Un film en dix films...
Fâché depuis quelques temps avec à peu près toute la profession, l'enfant terrible du cinéma français effectue un retour fracassant, enfonçant d'un coup portes et fenêtres du paysage cinématographique pour délivrer une des œuvres les plus saisissantes vues cette année. La critique est sous le charme (c'est un euphémisme), le jury de Cannes l'ignore comme pour mieux entretenir la légende du cinéaste maudit, et le distributeur ose une sortie en plein été. Pari risqué car, contrairement à ce qu'essaient de faire croire certains, Holy Motors n'est pas un film complètement accessible.
Car Leos Carax semble avoir rejoint David Lynch sur plusieurs principes. La toute puissance de l'image et de la sensation sur la narration. Le refus de se confiner dans les frontières de la rationalité. Le désir intense de se servir du cinéma comme un outil onirique d'exploration. Dans un prologue magnifique où lui-même semble se réveiller, il invite le spectateur à la suivre dans une plongée. Cette plongée, c'est celle de cet homme qu'une limousine emmène de "rendez-vous" en "rendez-vous". A chaque fois, il change d'identité, d'objectifs, se grime, se déguise. Il semble jouer des rôles mais il est possible qu'il joue des vies.
Un films en dix films donc.
Comme un enfant qui refuse le plus simple des principes, Leos Carax se refuse à ne faire qu'un film, à ne développer qu'un rôle principal, à ne suivre qu'une trajectoire. Holy Motors est la somme de plusieurs histoires, de personnages multiples. En changeant d'identité tous les quarts d'heures, le protagoniste découvre sans cesse de nouveaux horizons, de nouveaux univers, aussi différents que les bas fonds d'un cimetière, un concert dans une église, une ado déprimée ou encore les restes de la Samaritaine.
L'exercice pourrait être artificiel, il est d'une réalité saisissante, et d'une beauté fulgurante. Le réalisateur et son acteur croient à chaque variation avec une foi qui transpire de l'écran, et avec un talent qui emporte tout sur son passage. Les rôles et les identités se mêlent, se croisent, se défont. Mais les lieux, les ambiances, les situations semblent familières, connues, évidentes.
C'est irréel et pourtant on y croit. C'est délibérément absurde et on ne s'en étonne plus. C'est visuellement incroyable dans chaque variation, Leos Carax traversant les styles et les décors avec une virtuosité qui laisse pantois. Cet immense désir de cinéma est là, palpable, à la portée du spectateur. Qui se verra même offrir une entracte, génial et furtif défilé pour un rôle de plus. Cet équilibre assez miraculeux ne serait probablement pas possible sans la performance incroyable de Denis Lavant, au delà des éloges.
Cela surprend, déconcerte interpelle, bouge. Jusqu'à la fin, le règne de l'absurde magnifié par des idées de mise en scène qu'on ne compte plus. La limousine rentre au garage, le film serait fini? Pas chez Leos Carax qui réussit la plus belle fin de l'année.
Chef d'œuvre ? Presque, mais Carax ne parvient pas à donner à l'ensemble la grande cohérence et souffle pour faire monter son OVNI dans cette catégorie.
Coup de maitre ? Certainement. Immanquable ? Assurément.
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JA 13/07/2012
Cé 21/07/2012