Critiques de films et de séries, Actualité du cinéma et du box office

Le film de Jacques Audiard était très attendu, pour deux raisons. D’abord parce qu’avec De battre mon cœur s’est arrêté, le réalisateur avait signé il y a quatre ans un des films les plus marquants du cinéma français récent. Ensuite parce que l’accueil triomphal de son Prophète au Festival de Cannes laissait présager qu’Audiard été allé encore plus loin. Et effectivemment, il nous livre rien de moins que le tout meilleur film français de l’année, et peut-être même beaucoup plus.
Malick est un jeune marginal illettré qui se retrouve emprisonné pour six ans à la prison centrale. Fluet, sauvage et hésitant, il va vite se confronter au monde de la taule : ses clans, ses lois, ses explications musclées et ses traffics en tous genre. Petit à petit, il développe une relation particulière avec le chef du clan corse, qui décide de tout à l’intérieur de ces murs.
D’abord, pas de méprise, il ne s’agit pas d’un film de prison au sens classique du terme, c’est plutôt un polar noir et dur, qui s’éloigne très vite des poncifs du genre. La thématique de l’enfermement n’est pas tellement présente, tous semblent pouvoir se déplacer aisement à l’intérieur de cette prison, se mouvoir entre les portes et les murs, se ballader dans la cour. D’ailleurs cette liberté est souvent un danger et, quand le héros va au mitard, c’est un refuge pour se protéger des autres. Les surveillants sont parfois durs mais la plupart du temps profondément humains, voire sympathiques. Seuls deux évidences sont confirmées : la logique de clans, avec les corses d’un côté et les arabes de l’autre, et la violence. Une violence sourde, soudaine, souvent injustifiée et parfois insupportable.
Dans ce cadre si particulier, ce qui est au centre de l’histoire, ce n’est pas tant la « boite » que les trajectoires empruntées par ceux qui y rentrent, et parfois qui en sortent. L’évolution se Malick est lente et maîtrisée, mais irrestisitble. La petite frappe apprend vite : après les vols, ce sont les meurtres, puis la drogue. Le quasi débutant Tahar Rahim incarne avec un talent incroyable ce personnage mélange de naïveté, de fragilité et de détermination. Son « parrain » corse (Niels Arestrup, époustouflant) tente de freiner cette ascension, de conserver son élève et serviteur sous sa coupe, mais petit à petit, il va perdre le contrôle. Le scénario a été parfaitement muri, l’intrigue prend son temps pour se développer mais chaque scène a son importance, pour les emmener vers un point de non retour.
Un sujet passionnant, donc, et magnifié par une mise en scène extraordinaire de maîtrise. Audiard réussit à créer une alchimie incroyable entre des séquences « à l’intérieur », nerveuses, dures, aux cadres serrés et d’autres plus stylées, parfois troubles, oniriques, filmées au ralenti .Quelques séquences d’action assez dingues pimentent l’ensemble, sans devenir le centre ou le point d’équilibre de l’histoire. Et cette magnifique idée de faire revenir les personnages morts à travers des rêves tellement réels : la réalité filmée comme un rêve et les hallucinations filmées comme des moments vrais. Quel meilleur moyen de rendre compte de ce lieu qui fait perdre tous les repères ? En fait, le talent d’Audiard, c’est à la fois de réussir une succession de scènes maginifiques et différentes, et de les intégrer ensemble dans un tout qui est parfaitement cohérent, et où la tension ne semble jamais descendre. C’est simple, on ne voit pas passer les deux heures et demi que durent le film.
Ce qui peut mettre mal à l’aise, c’est l’absence de morale du film, qui ne cherche jamais à justifier, défendre, punir ou intellectualiser les actes des protagonistes. C’est le constat de plusieurs trajectoires qui s’entrechoquent, pas une leçon morale voire religieuse comme en propose souvent Scorsese. La seule conlusion sociologique qui peut émerger de ce polar, c’est que la prison n’est pas le lieu de remise en cause et de développement personnel qu’il devrait être, ce qui n’est pas un scoop en soi.
Ne cherchez donc pas de film à thèse, mais courrez voir un pur bijou de polar, une somme de talents rarement vue dans un film frnaçais pour un film qui saisit aux tripes, et qui ne vous lâche pas, longtemps après que les lumières se soient rallumées.